Ce qui suit est une évocation du déroulé de la partie du jeu de rôle Terre Seconde (www.terre-seconde.org) du 1er août dernier, dans le cadre de la campagne "Face au crépuscule des Dieux".
Lisez si le cœur vous en dit, en gardant à l'esprit que cela s'adresse essentiellement aux joueurs de la table.
Adenkorfagur
Lorsque le Roi Filehàd accueillait Brân Mac Deirnearach à sa table, il ne pouvait se défendre d'un sentiment de répulsion. Non que le Vergobret fût particulièrement repoussant, mais la richesse ostentatoire de ses habits rappelait au Roi l'odieuse cupidité du clan Mac Deirnearach et le dédain qu'ils avaient pour les clans pauvres du nord.
Il croyait aussi lire dans le regard torve de Brân une autre forme de mépris : celle qu'il suscitait parfois chez de vieux représentants de la noblesse guerrière celtique, car il n'était que le fils adoptif de Gwenn Mac Fenrir. L'élu des Dieux n'était personne par le sang. Et à propos de sa mère adoptive...
-Résumons-nous, reprit le Roi. Vous souvient-il de cette enfant que vos guerriers m'amenèrent, il y a quelques jours de cela?
-Coupe-Gorge?
-Comment?
-C'est ainsi que mes Ambacts la surnomment, sourit Brân. Nous parlons bien de la petite blonde qui a été découverte à la Croix de Lug, les mains pleines de sang après avoir déposé trois têtes tranchées de Sélénites au pied du Dor an Elfed? Coupe-Gorge! Comment l'oublier?
-Celle-là même... soupira le Roi.
-Je me rappelle aussi des grands yeux clairs des infortunés qui avaient perdu la tête et de leur expression de surprise : ils n'en revenaient toujours pas, les bougres! Et la gamine qui restait mutique...
-Justement! Il semblerait que cette enfant n'ait nullement été possédée, mais ait agi en pleine conscience.
Brân eut un sourire amusé, presque condescendant :
-Une petite à peine sevrée qui expédie trois prêtres sélénites? Vous êtes sérieux, Sire?
-Très sérieux. Cette enfant est...
Le Roi s'interrompit et passa sa main sur ses yeux. Mieux valait ne rien dire encore de ce qu'il soupçonnait. L'idée que cette fillette, issue du Ker-Plac'h, cet orphelinat accueillant de très jeunes filles-mères et gardant leur progéniture, fût la réincarnation de Gwenn Mac Fenrir, Reine et Magicienne disparue sans laisser de trace, était par trop loufoque... surtout si l'on mentionnait de qui elle provenait.
Il n'eût jamais accordé le moindre crédit aux élucubrations de Krennan, cette vieille nourrice sénile et ancienne gouvernante de sa mère adoptive, si le Gutuater n'avait jugé bon de préciser :
-Si Gwenn Mac Fenrir était en effet morte depuis plusieurs années et son âme prisonnière des Mondes de Brume, elle pourrait avoir retrouvé le chemin du monde des vivants à travers le corps d'une enfant qui n'aurait jamais dû naître. Les Hellènes appellent cela la Métempsychose.
Mais Adenkorfadur était le mot qu'employait le Gutuater. Il avait bien connu Gwenn Mac Fenrir et l'avait toujours détestée.
-Gwenn Mac Fenrir a accompli la volonté de nos Dieux en te révélant comme l'élu destiné à devenir Roi des Rois, mais elle-même n'a que mépris pour les Thuata Dé Danaan et toutes les divinités qu'elle jugerait sans doute "païennes", disait-il souvent.
Les Sélénites la haïssaient plus encore : selon eux, elle avait fomenté une guerre entre les lignées rivales du peuple tombé sur Terre, qui avait bien failli conduire à une seconde guerre d'Albenheim, mais cette fois une guerre d'extermination totale, un cataclysme sans vainqueur, où le sang lunaire aurait sans doute disparu à jamais.
-Il vient un moment où la guerre ne sert plus qu'elle-même, lui avait dit une fois Gwenn Mac Fenrir, avec un sourire étrange amusé, presque gourmand, comme si elle parlait d'une vertu féconde du recours aux armes.
Cette Reine qui lui avait donné son nom et son trône, jusqu'à faire de lui le Roi des Rois de tout l'Arlidh, lui avait peut-être adressé la parole une dizaine de fois en tout est pour tout. Aussi n'avait-il rien oublié de leurs moindres échanges et celui-là l'avait particulièrement marqué. Apprendre qu'elle était morte n'avait été pour lui qu'un soulagement, mais l'idée qu'elle se fût réincarnée lui donnait des sueurs froides.
Que se passait-il donc au Ker-Plac'h pour qu'une enfant censément innocente pût y invoquer quelque créature infernale, afin de l'envoyer décapiter trois prêtres de Daïn, l'immortel Prince du Jour et l'époux de la Nuit que vénèrent nombre de Sélénites? Mais surtout, pourquoi avoir déposé ces trois têtes au pied du Dor an Elfed, l'une des quatre portes monumentales de la Croix de Lug?
-Brân, dit-il finalement en posant ses longues mains constellées de tâches de rousseur sur la table ronde, même lorsque j'interroge le Gutuater sur la Croix de Lug, il est incapable de m'expliquer pourquoi cette gamine - qu'elle soit ou non la réincarnation de Gwenn Mac Fenrir - a choisi de laisser les têtes sous l'arche du Dor an Elfed.
-Sire, les Druides ne vous diront rien d'utile sur la Croix de Lug, sourit le Vergobret, reprenant son attitude condescendante.
-Ils en gardent jalousement les secrets?
-Peut-être... ou peut-être ont-ils eux-mêmes oublié cela.
-Oublié? Qu'un Druide oublie, soit, mais l'ensemble de leur ordre...
-Et s'il s'agissait d'un oubli plus profond, collectif, puissant et soudain comme une malédiction? Peut-être les Dieux jugent-ils les Druides indignes de ce souvenir?
Il y eut un long silence. Filehàd scruta son interlocuteur, manifestement amusé de l'effet de ses paroles sur son souverain. Brân savait-il quelque chose? Ou bien n'était-ce là que ce goût pour les fariboles, si prononcé chez les gens du clan Deirnearach?
-En tous cas, reprit finalement le Vergobret, c'est à un barde qu'il faut s'adresser. Eux seuls gardent dans certaines de leurs litanies le souvenir de ce que fut ce lieu autrefois sacré et de l'alliance qui y fut jadis forgée entre Terriens, Nibelungen, Sélénites et Foïmorés.
-Contre qui, d'ailleurs? Les Druides parlent de Géants, sans rien dire de plus...
-Contre qui? répéta Brân, avec un geste désolé.
Il y eut un nouveau silence pesant.
-Donc tu ne m'en diras pas plus? soupira Filehàd.
-Sire, je ne pourrais qu'ajouter quelques vagues souvenirs des litanies dont je vous parlais... "En ce lieu de concorde fut scellé un pacte de haine contre les voleurs de corps..."
-Les voleurs de corps? répéta le Roi.
Fallait-il y voir encore l'étrange possession de l'Adenkorfagur? Avait-on volé le corps d'un enfant né d'une vierge, un enfant qui n'aurait jamais dû naître, pour offrir à Gwenn Mac Fenrir une seconde chance? Et qu'en faisait-elle?
-Qui sont ces voleurs de corps? insista Filehàd.
-"Craignant par-dessus tout l'oubli de leur science, ces savantes personnes décidèrent de voyager par la chair d'enfants de personne..." poursuivit Brân avec la même expression embarrassée.
Que des bribes, songea le Roi. Le Vergobret lui paraissait sincère sur ce point : il ne pourrait rien lui dire, hormis quelques fragments épars, sans doute largement mensongers. La parole d'un barde était sacrée comme celle d'un Druide, mais nul n'y croyait tout-à-fait pour autant. Après tout, même les Dieux peuvent mentir.

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