Qu'on l'appelle Intelligence Artificielle ou Informatique Améliorée, cette technologie censément révolutionnaire est plus active aujourd'hui dans notre quotidien par son omniprésence dans les médias ou la rumeur publique que par ses usages réels ou supposés. On nous rabâche sans cesse qu'il faut prendre le train en marche, sans quoi l'avenir s'écrira sans nous et le déclassement ou l'obsolescence nous guette, comme si nous n'existions qu'en tant que machines à produire et consommer.
Comme au moment de l'apparition d'Internet, du téléphone portable ou du téléphone tout court en son temps, un discours s'impose par la répétition : avant même que nous puissions avoir le moindre recul par rapport à une innovation technologique ou les emplois rationnels qu'on puisse en tirer, nous devons impérativement être convaincus de son triomphe absolu à venir, même dans des domaines où elle n'a aucun sens et par-dessus tout de son caractère incontournable. De fait, de par leur vertu totalitaire, ces innovations le deviennent, dès lors qu'un nombre suffisant de personnes en sont convaincues.
L'idée que l'IA puisse se substituer à la force de travail salariée (si faiblement le soit-elle) dans de nombreux cas fait évidemment grandement saliver nos chers employeurs, toujours plus désireux de s'affranchir du facteur humain. En tant que système à la fois très clairvoyant à court terme et complètement aveugle à long terme, le capitalisme ne peut que s'engouffrer avec bonheur dans cette brèche qui offre une nouvelle illusion de dépassement de la lutte des classes.
Comme pour la bulle spéculative des "dotcom" du début des années 2000, gonflée par l'espoir chimérique qu'internet allait résoudre tous les problèmes de l'humanité, mettre fin à tous les services de proximité et j'en passe... une nouvelle frénésie parkinsonnienne s'empare de notre main invisible du marché à l'agonie, qui tremble et sucre sans discernement toutes les fraises qui lui parlent d'IA. On peut aisément voir cette nouvelle embolie arriver et prévoir qu'après cet accès de fièvre, un usage plus raisonné et plus mûr de l'IA s'imposera peu à peu, comme pour Internet.
Que cela se produise ou non, on peut d'ores et déjà identifier trois contradictions majeures, entre la propagande qui vante les possibilités de l'IA et sa réalité.
Dans les critiques de l'IA, on mentionne souvent les problèmes écologiques qu'elle engendre en raison des serveurs gigantesques nécessaires à son fonctionnement ou de ses lacunes parfois cocasses, sans doute imputables à la jeunesse relative de cette technologie. On peut aussi anticiper les débordements sociaux-économiques liés au chômage qu'elle engendrera ou ses effets délétères sur la formation de la jeunesse.
On aborde beaucoup plus rarement trois de ses défauts structurels, qui ne seront certainement jamais compensés, puisqu'ils relèvent des principes fondateurs de sa genèse.
Le premier relève de ce qu'un habile maquillage commercial a surnommé le "deep learning". Mon fils de trois ans a peut-être vu une centaine de chiens et de chats dans sa vie, mais il est capable de distinguer sans erreur un chien d'un chat lorsqu'il en voit en photo, même s'il s'agit de chiens ou de chats d'un type jusqu'alors inconnu. Il est également capable de reconnaître les traits d'un chat ou d'un chien sur un dessin, une caricature ou une peluche. Rien d'exceptionnel là-dedans, si ce n'est qu'il faut à une IA des milliers d'images pour parvenir à identifier sans se tromper un chien ou un chat sur une image quelconque.
Pourquoi? On a d'abord cherché, de manière assez évidente, à reproduire une sorte d'algorithme systématique permettant d'analyser l'image et de parvenir à une conclusion certaine. Puis on a renoncé pour programmer des méthodes d'interpolation à partir d'un nombre considérable d'exemples. En somme, l'IA parvient à identifier correctement l'animal s'il parvient à reconstituer l'image à partir d'une interpolation des images dont il dispose dans ce qu'on appelle son domaine d'entraînement.
C'est ainsi que, dans le domaine médical, où on ne cesse de promouvoir l'usage de l'IA, on paie des Kényans pour passer leurs journées sur un ordinateur à entourer sur des images de blessés la localisation des plaies. On emploie des intelligences humaines à des tâches fastidieuses jusqu'à la nausée pour entraîner des IA qui ressemblent plus à de parfaits imbéciles à qui il faut longuement... très longuement expliquer l'évidence.
Le "deep learning" est en fait un aveu d'échec. C'est un peu comme si, au lieu de faire des études d'architecture, on fabriquait un pont en alignant des pierres de manière aléatoire jusqu'à ce qu'il tienne. Plutôt qu'un "apprentissage profond" c'est un apprentissage stupide et répétitif, pour une intelligence dont les facultés évoquent la mouche qui heurte la vitre à l'infini jusqu'à enfin passer par hasard.
Certes, me direz-vous, mais qu'importe si, au final, on obtient un interlocuteur efficace par sa puissance de calcul brute? Un peu comme ces programmes, bien plus anciens que l'IA, qui battent l'humain aux échecs en comparant de manière brutale toutes les possibilités de jeu.
Il importe, parce que cette méthode implique que l'IA est très brutalement inefficace, sitôt qu'on la sort de son domaine d'apprentissage. Incapable de la moindre distance critique par rapport à son résultat, notre imbécile hyper-mnésique propose très rapidement des résultats ahurissants, bien plus éloignés de ce qui était demandé que ce qu'un humain très incompétent pourrait proposer. On parle notamment d'"hallucination". C'est particulièrement évident dans la génération de vidéos et d'images mais cela se retrouve dans tous les domaines. Que ces machines soient incapables d'écarter elles-mêmes les produits de leurs propres hallucinations les placent en l'occurrence au niveau d'un être humain sous de très violents psychotropes.
Or un utilisateur lambda ne connaît jamais l'étendue du domaine d'entraînement d'une IA, ce qui amène les utilisateurs avertis à toujours vérifier le résultat, imposant que le temps passé à vérifier soit inférieur au temps passé à réaliser la même chose soi-même.
On peut ajouter que cela implique que toutes les utilisations artistiques ou littéraires ou même philosophiques ou dans n'importe quelle humanité de notre imbécile hyper-mnésique n'aboutiront tout simplement jamais, car il restera incapable de proposer autre chose qu'une recomposition de ce qui existe déjà. Une IA écrira sans difficulté le nouveau roman d'Amélie Nothomb ou Marc Lévy ou Gérard de Villiers à partir de leur production précédente... mais rien de mieux.
La seule chose qui soit profonde dans le "deep learning", c'est l'imbécilité de la machine qu'on obtient. Il ne s'agit pas d'une lacune que le temps compensera, puisque c'est l'un des fondements de l'IA. Le domaine d'entraînement pourra être étendu, mais jamais être dépassé. En somme, c'est une machine qui parle sans réfléchir, au sens littéral, ce qui amène au deuxième point.
Les IA sont souvent décrites par le terme de "modèles de langage". Ces modèles opèrent entre autres avec deux principes fondamentaux :
-toujours fournir une réponse,
-prévoir la question suivante.
Aucun échange sincère et équilibré ne peut naître dans ces conditions : les seuls êtres humains qui interagissent selon ces principes sont les voyantes, les gourous ou les politiciens... En somme ces machines auront réponse à tout et tenteront de nous amener, par leurs réponses, à certaines questions qu'ils pourront donc anticiper.
Bien loin d'être des partenaires fiables et sincères de nos existences, ces imbéciles défoncés aux champignons qui ont réponse à tout s'échinent, non pas à proposer des réponses de qualité, mais à contrôler l'échange, compensant leur incompétence par ce qui ne peut être décrit que comme l'arrogance sans limite de ce collègue ou beau-frère qui vous explique la vie et a une opinion sur tout.
L'Imbécile est donc Arrogant et cela se transmet de manière assez cocasse dans la condescendance de leur ton... ce qui amène au troisième point.
L'arrogance étant souvent le paravent de l'incompétence, on la retrouve naturellement en abondance sur les réseaux sociaux et les contenus en ligne. Le domaine d'entraînement de nos machines qui savent parler mais ne savent pas penser est inondé d'informations inexactes, voire fausses, d'échanges haineux ou condescendants... bref, nos imbéciles arrogants sont gavés d'une malbouffe informationnelle qui empeste l'obscurantisme et l'acrimonie des échanges quotidiens entre humains, avec une sur-représentation des peuples et cultures qui ont un large accès à ces technologies, telles que l'Europe, l'Amérique du Nord et l'Extrême-Orient... et encore! avec un biais anglo-saxon très prononcé.
À titre d'exemple, dans le cas de cette fameuse pièce de théâtre écrite par l'un de nos arrogants imbéciles dans le style de Molière, intitulée "L’Astrologue ou les Faux Présages", on a également laissé à la machine le choix des costumes et décors... et les acteurs se sont retrouvés avec des grenouilles sur leurs habits de scène. Pourquoi? Mais parce que la grenouille, voyons, fait "frenchie" dans l'esprit d'un anglo-saxon! On peut vanter l'excellente connaissance de la langue du XVIIème siècle par l'imbécile, cela ne nous affranchit pas de biais de pensée potaches et stéréotypés sur le pays de Molière.
Cette troisième faille structurelle pourrait dans l'absolu être corrigée et certaines entreprises s'y attellent, mais on peut légitimement douter de leur efficacité car l'histoire du capitalisme illustre assez bien que celui-ci s'accorde à merveille avec les hégémonies culturelles pré-existantes et même s'appuie dessus en les renforçant. Il suffit de constater la manière dont les modes de vie et de pensée se sont peu à peu uniformisés depuis le XIXème siècle.
Nous voilà donc bientôt étroitement dépendants d'un imbécile arrogant sous drogues, incapable d'un échange signifiant et obsédé par le fait d'avoir le dernier mot, biberonné à la culture dominante... Elon Musk partout, en somme. Ça promet.
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