vendredi 2 octobre 2026

À ceux qui me parlent de Dieu sans y être invités (ou Pourquoi je suis athée)

 Ô croyants, taisez-vous!

Gardez la foi en vous

Comme un secret honteux

Car s'il existe un dieu

Se régalant d'ordure

De viol et de torture

De guerres éternelles,

Ce Verbe si cruel

Amant transi du pire

Nous fit pour nous haïr.

Qu'il s'en aille en silence

Faire ailleurs repentance

Car sa présence est vaine

Car notre coupe est pleine

D'horreur et non d'amour.

Il est bien assez lourd

Ce ciel sur nos épaules

Sans y voir sa tête folle.


Vous dites sur la croix :

Pourquoi, dis-moi pourquoi

Tu m'as abandonné?


Mais je demande aux cieux :

Dis-moi combien tu veux

Pour nous abandonner?



jeudi 1 octobre 2026

Seul le fou du village se souvient encore de vous : résumé de la partie du 25/10/26 (Terre Seconde)

 Ce qui suit est une évocation du déroulé de la partie du jeu de rôle Terre Seconde (www.terre-seconde.org) du 25 septembre dernier, dans le cadre de la campagne "Face au crépuscule des Dieux". 

Lisez si le cœur vous en dit, en gardant à l'esprit que cela s'adresse essentiellement aux joueurs de la table.



    Seul le fou du village se souvient encore de vous


    -Chante-moi la complainte du Chevalier au Dragon, dit subitement le Roi Konan. 

    Le barde eut un instant de stupeur. Sa main suspendue au-dessus des cordes de sa harpe, il leva les yeux vers le Roi, qui le regardait de ses yeux verts. 

    -Je veux l'entendre en l'honneur de mon frère Flynn... Ne la connais-tu point? insista le monarque, sa voix résonnant dans la grande salle subitement silencieuse. 

    Peu de gens savaient pourquoi le barde avait soudainement cette expression à la fois ahurie face à Konan Mac Dorn, car la complainte du Chevalier au Dragon était inconnue de la plupart des Celtes de l'Arlidh, pourtant tous versés dans les différentes gestes populaires et souvent capables d'en chanter de longs passages de mémoire. Lui connaissait cependant cette histoire, léguée par l'un des bardes mythiques du pays, dont même le nom avait été perdu et qu'on désignait seulement comme "le vieil homme qui rit" ou "le vieux borgne". En revanche, ni lui ni personne n'avait jamais entendu dire que le Roi eût un frère, nommé Flynn qui plus était. 

    -Sire, vous semblez las, intervint alors son épouse, d'une voix timide. Peut-être serait-il plus raisonnable de... 

    -Non, non, je veux l'entendre ce soir! s'emporta Konan. En l'honneur de... 

    De qui? Le souvenir d'avoir un frère nommé Flynn venait de s'évanouir. Incapable de savoir à qui il faisait allusion, il n'acheva pas sa phrase mais fit signe au barde de s'exécuter. Celui-ci n'était pas un simple pinceur de cordes : en tant que barde initié aux secrets de son ordre, il connaissait l'étrange et mélancolique mélopée de la geste sinistre du Chevalier au Dragon, ainsi que ses versets incomplets... car chaque barde était censé en improviser la fin. 


    L'histoire d'un mystérieux chevalier, né sur une île inconnue, qui s'illustre au tournoi par maints exploits, avant de se perdre dans la poursuite d'un dragon à la fois formidable à tous et pourtant insaisissable. Lorsqu'il revient, désolé d'avoir perdu sa proie, il découvre que nul ne se souvient de lui. Le monde semble l'avoir oublié. Certaines traces tangibles de son passage sur Terre ont même disparu, comme s'il n'avait jamais été, comme des runes gravées sur un bâton... Il noie sa douleur dans la bière fade d'une auberge, lorsqu'une sorcière entre et pose sa main sur son épaule : 

     -Gare à toi, chevalier, tu es ensorcelé. 

   Et c'est là que le conte s'arrête subitement. 


 En général, les bardes choisissaient d'imaginer que le chevalier parvenait à déjouer le maléfice, qui portait même un nom dans la langue des Enfers : Megvül. Un barde versé dans les arcanes infernales avait-il ajouté cela, ou bien n'était-ce qu'une invention? Quelques-uns imaginaient plutôt que le chevalier comprenait alors qu'il était désormais libre et éternel... car la Mort et le Temps eux-mêmes l'avaient oublié. 

    Seul le fou du village se souvenait encore de lui. Choisissait-il de vivre lire, son destin redevenu une page blanche? Ou au contraire de reconquérir sa gloire perdue? Mevgül signifiant dans la langue des Grands Anciens tout simplement : "ils t'ont oublié", ce maléfice serait sans doute une bénédiction pour un criminel. Mais quelle terrible solitude sera celle de ceux qui choisiront de n'exister plus, même pour celle qui leur donna le jour? 

    -Continue, murmura le Roi, les larmes aux yeux. Flynn est Druide : renoncer à la mémoire du monde, c'est renoncer aux Tuatha dé Danaan. Le voudra-t-il? 

    Un nouveau silence gêné accompagna cette sortie, car le Roi n'avait aucun frère. Répondant aux regards inquiets des convives, son épouse eut un geste vague, pour expliquer qu'elle non plus ne comprenait pas d'où venait cette lubie du Roi, pourtant connu pour être un caractère solide et bien trempé. 

    -Pourquoi avoir ignoré l'avertissement de l'Ancien? sanglotait Konan. Lorsque les Enfers te parlent... 

    Puis il s'interrompit à nouveau, croisa le regard effaré de son épouse et se méprit sur sa signification : 

    -Je m'égare, tu as raison : un Druide ne saurait obéir aux injonctions des forces du mal. 

    Alors seulement il se rappela qu'il n'avait aucun frère qui fût Druide, encore moins du nom de Flynn. 

    Non loin de là, dans le petit village de Bod recouvert d'un épais manteau de neige, la fermé de l'alchimiste où le maléfice avait eu lieu avait tout simplement cessé d'être et seules les hirondelles seraient sans doute étonnées de ne point retrouver ses hautes charpentes, pour y nicher au prochain printemps. 

    Même le Vespiaire, cette immonde créature infernale évoquant une sorte d'hybride entre une reine insecte et un être humain, engendrant ces répugnantes larves de guêpes géantes, s'était évanoui, comme si n'avait jamais élu domicile dans la cave de cet alchimiste vendu aux Enfers. 

    Mevgül avait emporté sa propre cause et seule l'absence témoignait de son existence, de même qu'il avait rendu à l'irmensul sculpté patiemment par Hedwig Grimsdottir une écorce indemne. 

    Mais sous le sol de l'orphelinat du Ker-Plac'h, dans une caverne découpée par l'eau rendu acide par les myriades d'aiguilles des majestueux géants résineux qui l'entouraient, dans la gueule pétrifiée d'un Mor-Don, la pierre par laquelle Levruz avait invoqué le rite de l'Adenkorfagur avait disparu. 

    La sorcière hébergeant dans le Ker-Plac'h les réincarnations des âmes qui avaient soumis leur destinée au périlleux jeu des regrets l'ignorait encore, mais le vieil homme borgne riait à nouveau... peut-être parce qu'on le prenait pour Odin?


jeudi 6 août 2026

Adenkorfagur : résumé de la partie du 01/08/26 (Terre Seconde)

  Ce qui suit est une évocation du déroulé de la partie du jeu de rôle Terre Seconde (www.terre-seconde.org) du 1er août dernier, dans le cadre de la campagne "Face au crépuscule des Dieux". 

Lisez si le cœur vous en dit, en gardant à l'esprit que cela s'adresse essentiellement aux joueurs de la table.




    Adenkorfagur


    Lorsque le Roi Filehàd accueillait Brân Mac Deirnearach à sa table,  il ne pouvait se défendre d'un sentiment de répulsion. Non que le Vergobret fût particulièrement repoussant, mais la richesse ostentatoire de ses habits rappelait au Roi l'odieuse cupidité du clan Mac Deirnearach et le dédain qu'ils avaient pour les clans pauvres du nord.

    Il croyait aussi lire dans le regard torve de Brân une autre forme de mépris : celle qu'il suscitait parfois chez de vieux représentants de la noblesse guerrière celtique, car il n'était que le fils adoptif de Gwenn Mac Fenrir. L'élu des Dieux n'était personne par le sang.  Et à propos de sa mère adoptive...

     -Résumons-nous, reprit le Roi. Vous souvient-il de cette enfant que vos guerriers m'amenèrent, il y a quelques jours de cela?

    -Coupe-Gorge? 

    -Comment?

    -C'est ainsi que mes Ambacts la surnomment, sourit Brân. Nous parlons bien de la petite blonde qui a été découverte à la Croix de Lug, les mains pleines de sang après avoir déposé trois têtes tranchées de Sélénites au pied du Dor an Elfed? Coupe-Gorge! Comment l'oublier?

    -Celle-là même... soupira le Roi. 

    -Je me rappelle aussi des grands yeux clairs des infortunés qui avaient perdu la tête et de leur expression de surprise : ils n'en revenaient toujours pas, les bougres! Et la gamine qui restait mutique... 

    -Justement! Il semblerait que cette enfant n'ait nullement été possédée, mais ait agi en pleine conscience.

    Brân eut un sourire amusé, presque condescendant :

    -Une petite à peine sevrée qui expédie trois prêtres sélénites? Vous êtes sérieux, Sire?

    -Très sérieux. Cette enfant est...

    Le Roi s'interrompit et passa sa main sur ses yeux. Mieux valait ne rien dire encore de ce qu'il soupçonnait. L'idée que cette fillette, issue du Ker-Plac'h, cet orphelinat accueillant de très jeunes filles-mères et gardant leur progéniture, fût la réincarnation de Gwenn Mac Fenrir, Reine et Magicienne disparue sans laisser de trace, était par trop loufoque... surtout si l'on mentionnait de qui elle provenait. 

    Il n'eût jamais accordé le moindre crédit aux élucubrations de Krennan, cette vieille nourrice sénile et ancienne gouvernante de sa mère adoptive, si le Gutuater n'avait jugé bon de préciser :

    -Si Gwenn Mac Fenrir était en effet morte depuis plusieurs années et son âme prisonnière des Mondes de Brume, elle pourrait avoir retrouvé le chemin du monde des vivants à travers le corps d'une enfant qui n'aurait jamais dû naître.  Les Hellènes appellent cela la Métempsychose. 

    Mais Adenkorfadur était le mot qu'employait le Gutuater. Il avait bien connu Gwenn Mac Fenrir et l'avait toujours détestée.

    -Gwenn Mac Fenrir a accompli la volonté de nos Dieux en te révélant comme l'élu destiné à devenir Roi des Rois, mais elle-même n'a que mépris pour les Thuata Dé Danaan et toutes les divinités qu'elle jugerait sans doute "païennes", disait-il souvent.

    Les Sélénites la haïssaient plus encore : selon eux, elle avait fomenté une guerre entre les lignées rivales du peuple tombé sur Terre, qui avait bien failli conduire à une seconde guerre d'Albenheim, mais cette fois une guerre d'extermination totale, un cataclysme sans vainqueur, où le sang lunaire aurait sans doute disparu à jamais.

    -Il vient un moment où la guerre ne sert plus qu'elle-même, lui avait dit une fois Gwenn Mac Fenrir, avec un sourire étrange amusé, presque gourmand, comme si elle parlait d'une vertu féconde du recours aux armes.

    Cette Reine qui lui avait donné son nom et son trône, jusqu'à faire de lui le Roi des Rois de tout l'Arlidh, lui avait peut-être adressé la parole une dizaine de fois en tout est pour tout. Aussi n'avait-il rien oublié de leurs moindres échanges et celui-là l'avait particulièrement marqué. Apprendre qu'elle était morte n'avait été pour lui qu'un soulagement, mais l'idée qu'elle se fût réincarnée lui donnait des sueurs froides.  

    Que se passait-il donc au Ker-Plac'h pour qu'une enfant censément innocente pût y invoquer quelque créature infernale, afin de l'envoyer décapiter trois prêtres de Daïn, l'immortel Prince du Jour et l'époux de la Nuit que vénèrent nombre de Sélénites? Mais surtout, pourquoi avoir déposé ces trois têtes au pied du Dor an Elfed, l'une des quatre portes monumentales de la Croix de Lug?  

    -Brân, dit-il finalement en posant ses longues mains constellées de tâches de rousseur sur la table ronde, même lorsque j'interroge le Gutuater sur la Croix de Lug, il est incapable de m'expliquer pourquoi cette gamine - qu'elle soit ou non la réincarnation de Gwenn Mac Fenrir - a choisi de laisser les têtes sous l'arche du Dor an Elfed. 

    -Sire, les Druides ne vous diront rien d'utile sur la Croix de Lug, sourit le Vergobret, reprenant son attitude condescendante. 

    -Ils en gardent jalousement les secrets? 

    -Peut-être... ou peut-être ont-ils eux-mêmes oublié cela. 

    -Oublié? Qu'un Druide oublie, soit, mais l'ensemble de leur ordre...

    -Et s'il s'agissait d'un oubli plus profond, collectif, puissant et soudain comme une malédiction? Peut-être les Dieux jugent-ils les Druides indignes de ce souvenir?

    Il y eut un long silence. Filehàd scruta son interlocuteur, manifestement amusé de l'effet de ses paroles sur son souverain. Brân savait-il quelque chose? Ou bien n'était-ce là que ce goût pour les fariboles, si prononcé chez les gens du clan Deirnearach?  

    -En tous cas, reprit finalement le Vergobret, c'est à un barde qu'il faut s'adresser.  Eux seuls gardent dans certaines de leurs litanies le souvenir de ce que fut ce lieu autrefois sacré et de l'alliance qui y fut jadis forgée entre Terriens, Nibelungen, Sélénites et Foïmorés. 

    -Contre qui, d'ailleurs? Les Druides parlent de Géants, sans rien dire de plus... 

    -Contre qui? répéta Brân, avec un geste désolé. 

    Il y eut un nouveau silence pesant.

    -Donc tu ne m'en diras pas plus? soupira Filehàd.

    -Sire, je ne pourrais qu'ajouter quelques vagues souvenirs des litanies dont je vous parlais... "En ce lieu de concorde fut scellé un pacte de haine contre les voleurs de corps..."

    -Les voleurs de corps? répéta le Roi. 

     Fallait-il y voir encore l'étrange possession de l'Adenkorfagur? Avait-on volé le corps d'un enfant né d'une vierge, un enfant qui n'aurait jamais dû naître, pour offrir à Gwenn Mac Fenrir une seconde chance?  Et qu'en faisait-elle?  

    -Qui sont ces voleurs de corps? insista Filehàd. 

  -"Craignant par-dessus tout l'oubli de leur science, ces savantes personnes décidèrent de voyager par la chair d'enfants de personne..." poursuivit Brân avec la même expression embarrassée. 

    Que des bribes, songea le Roi. Le Vergobret lui paraissait sincère sur ce point : il ne pourrait rien lui dire, hormis quelques fragments épars, sans doute largement mensongers. La parole d'un barde était sacrée comme celle d'un Druide, mais nul n'y croyait tout-à-fait pour autant. Après tout, même les Dieux peuvent mentir.