Ce qui suit est une évocation du déroulé de la partie du jeu de rôle Terre Seconde (www.terre-seconde.org) du 17 avril dernier, dans le cadre de la campagne "Face au crépuscule des Dieux".
Lisez si le cœur vous en dit, en gardant à l'esprit que cela s'adresse essentiellement aux joueurs de la table.
Cela fait maintenant presque un an que je n'ai pas prononcé la moindre parole. Mais je sais encore écrire et le sable qui engloutit peu à peu la Cité Amère n'a pas avalé ma plume. Je savais, avant de venir ici, que seule la langue infernale peut y être parlée et cela m'avait même amené à penser que je ne l'en apprendrais que plus aisément... quelle illusion!
Chaque matin, lorsque je gravis les longs escaliers en colimaçons du Kohó, je peux voir les dunes du désert, au-delà des remparts inutiles de cette ville oubliée, et il me semble que l'horizon s'éloigne à chaque fois un peu plus et un vertige sourd s'empare de moi.
Je ne sais si l'on trouvera un de ces jours mon cadavre démembré au pied du Kohó, mais j'espère bien retrouver un semblant d'équilibre et de composition en utilisant quelques-unes de mes précieuses feuilles pour autre chose que pour y tracer les volutes alambiquées des runes écarlates, et consigner par écrit les étranges visions qui m'assaillent, depuis que j'ai trouvé ce játék enfoui sous les dalles de la maison vide que j'occupe depuis mon arrivée ici.
Il est resté parfait, ce dragon de cristal posé sur ce qui semble être une planète translucide, intact comme s'il venait d'être soufflé. Il a la chaleur électrisante des objets enchantés, mais j'en ignore les vertus.
Seules ces visions, venues comme des songes ou des souvenirs de quelqu'un d'autre, me donnent l'impression que ce maudit jouet me parle de ma cité natale.
À Fenrirstor, tout le monde connaît le Ker-Plac'h : cet orphelinat tapis dans les bois qui entourent la ville basse. Levruz, la sorcière qui parle au feu, y accueille depuis des années des jeunes filles tout à la fois vierges et enceintes. Elle sait toujours si l'enfant sera un gars ou une fille et choisit leur nom à chaque fois, puisque c'est elle qui les garde, après la naissance, jusqu'à leur majorité. Les mères repartent avec un un pécule ou restent pour tenir l'orphelinat, sans jamais révéler à leur enfant qu'il est d'elle.
Mais moi, je me suis vu parler à Dougerez, l'une de ces jeunes filles au ventre rond mais à l'hymen intact, et je l'ai même regardée comme moi-même ne saurait le faire : en double-vue! Voilà pourquoi je crois qu'il s'agit de souvenirs de quelqu'un d'autre, un sélénite qui plus est... Dougerez n'avait rien de particulier mais le foetus en elle était doté d'une affinité draconique, d'une affinité pyromancienne et même s'offrait le luxe de l'athéisme!
Ah, Dougerez! Lorsque tu m'as narré qu'avant d'être enceinte tu ne rêvas comme fils d'une famille de marchands étrangers dans une cité arlidhienne, lisant des grimoires et surnommé "Maalik" par les domestiques... crois bien que je t'ai crue, car nul âme en gestation ne saurait apparaître ainsi à la double-vue!
Au Ker-Plac'h, j'ai vu une trentaine de gosses, tous doués de fulgurances étranges, parfois en langues enchantées, parfois en domaines plus profanes. Le soir est arrivée Levruz, revenant du palais royal, et la double-vue révéla ses dons de pyromancie ainsi qu'une mystérieuse teinte spirituelle et un játék dans son sac.
Levruz a parlé d'elle à ses visiteurs, car elle a reconnu des Sélénites en deux d'entre eux : car elle-même serait une bâtarde de Feueralbe, d'où sa tignasse rousse et ses dons de sorcellerie. Ancienne brigande, elle a présenté ses enfants comme libres de toute attache mais est convaincue que Gwenn, l'enfant ayant déposé des têtes coupées à la Croix de Lug et ancienne pensionnaire du Ker-Plac'h, aurait été enlevée à ses soins, avant d'accomplir cette morbide et mystérieuse besogne.
Le plus étrange fut de rêver en même temps que celui dont j'ai malgré moi envahi la conscience, par le truchement du jaték. Lui et ses compagnons se sont vus revenir dans le corps de jeunes enfants recueillis par le Ker-Plac'h et jouer à ce qu'il appelaient le jeu des regrets. Dans ce songe et par les rouages du jeu, les rêveurs se sont vus offrir par Levruz une possibilité de renaître eux-mêmes dans le corps de ces enfants, comme par le fait d'une métempsychose faite en pleine conscience de sa vie passée... ce qui expliquerait les étranges aptitudes des orphelins du Ker-Plac'h.
-Dites à Isild Tuin que vous n'avez rien trouvé et vous reviendrez d'entre les morts.
Les visions se sont poursuivies dans un lieu que je connais : la salle de la Table Ronde où le Roi Filehàd donne audience et réunit les preux de l'Arlidh. L'un des compagnons étant Flynn Mac Dorn, le fameux druide-prince, ils furent reçus par le Gutuater et j'eus ainsi l'occasion d'apprendre qu'ils étaient à l'affût d'une résurgence du pouvoir infernal de Gwenn Mac Fenrir, mère du Roi dont nu ne sait si elle est vivante ou morte, et de son étrange obsession de tranformer le peuple tombé sur Terre en sectataires de l'Uj Rend.
Le Roi Filehàd a fait venir Krenan, la nourrice de Gwenn Mac Fenrir. Frêle et tremblante, l'ancienne a expliqué que la veille, Levruz était venue chercher un objet ayant appartenu à sa pupille : une "sorte de boule de cristal avec un dragon, toujours chaude... même son mari ignorait tout de cet objet, c'était notre secret, je ne sais même plus comment elle l'a obtenu mais elle l'avait depuis toute petite".
Krenan a également parle du moment où des guerriers du clan Mac Deirnearach ont amené la gosse prisonnière et dit qu'elle l'a alors immédiatement reconnue : selon elle, il n'y a aucun doute que cette enfant est la réincarnation de Gwenn Mac Fenrir. Ainsi, à la question "est-elle encore vivante?" l'on pourrait répondre oui et non : oui puisqu'elle s'est réincarnée et non parce qu'elle s'est réincarnée. Krenan a voulu lui apporter la boule de cristal qu'elle avait gardée mais a trouvé sa cellule vide.
Pour finir, elle leur a donné un ourson en bois ayant appartenu à Gwenn Mac Fenrir lors de sa première enfance, en somme, le Sélénite dont j'occupe la conscience a perçu l'objet en question et j'ai pu voir que c'est la réplique exacte de mon jaték.
La vision a pris fin alors que le Sélénite localisait magiquement à la fois l'enfant aux têtes coupées et Gwenn Mac Fenrir au Ker-Plac'h...
L'idée même que Gwenn Mac Fenrir puisse être revenue à la vie dans le corps d'une enfant mise au monde par une jeune fille vierge m'évoque le sinistre personnage redouté par les adeptes du Dieu Crucifié, celui qu'ils appellent l'Antéchrist. Qu'il s'agisse d'une femme semble confirmer les visions apocalyptiques de Jean. L'Uj Rend parviendra-t-il cette fois à entraîner le peuple sélénite dans la course folle de sa roue noire?






