jeudi 1 octobre 2026

Seul le fou du village se souvient encore de vous : résumé de la partie du 25/10/26 (Terre Seconde)

 Ce qui suit est une évocation du déroulé de la partie du jeu de rôle Terre Seconde (www.terre-seconde.org) du 25 septembre dernier, dans le cadre de la campagne "Face au crépuscule des Dieux". 

Lisez si le cœur vous en dit, en gardant à l'esprit que cela s'adresse essentiellement aux joueurs de la table.



    Seul le fou du village se souvient encore de vous


    -Chante-moi la complainte du Chevalier au Dragon, dit subitement le Roi Konan. 

    Le barde eut un instant de stupeur. Sa main suspendue au-dessus des cordes de sa harpe, il leva les yeux vers le Roi, qui le regardait de ses yeux verts. 

    -Je veux l'entendre en l'honneur de mon frère Flynn... Ne la connais-tu point? insista le monarque, sa voix résonnant dans la grande salle subitement silencieuse. 

    Peu de gens savaient pourquoi le barde avait soudainement cette expression à la fois ahurie face à Konan Mac Dorn, car la complainte du Chevalier au Dragon était inconnue de la plupart des Celtes de l'Arlidh, pourtant tous versés dans les différentes gestes populaires et souvent capables d'en chanter de longs passages de mémoire. Lui connaissait cependant cette histoire, léguée par l'un des bardes mythiques du pays, dont même le nom avait été perdu et qu'on désignait seulement comme "le vieil homme qui rit" ou "le vieux borgne". En revanche, ni lui ni personne n'avait jamais entendu dire que le Roi eût un frère, nommé Flynn qui plus était. 

    -Sire, vous semblez las, intervint alors son épouse, d'une voix timide. Peut-être serait-il plus raisonnable de... 

    -Non, non, je veux l'entendre ce soir! s'emporta Konan. En l'honneur de... 

    De qui? Le souvenir d'avoir un frère nommé Flynn venait de s'évanouir. Incapable de savoir à qui il faisait allusion, il n'acheva pas sa phrase mais fit signe au barde de s'exécuter. Celui-ci n'était pas un simple pinceur de cordes : en tant que barde initié aux secrets de son ordre, il connaissait l'étrange et mélancolique mélopée de la geste sinistre du Chevalier au Dragon, ainsi que ses versets incomplets... car chaque barde était censé en improviser la fin. 


    L'histoire d'un mystérieux chevalier, né sur une île inconnue, qui s'illustre au tournoi par maints exploits, avant de se perdre dans la poursuite d'un dragon à la fois formidable à tous et pourtant insaisissable. Lorsqu'il revient, désolé d'avoir perdu sa proie, il découvre que nul ne se souvient de lui. Le monde semble l'avoir oublié. Certaines traces tangibles de son passage sur Terre ont même disparu, comme s'il n'avait jamais été, comme des runes gravées sur un bâton... Il noie sa douleur dans la bière fade d'une auberge, lorsqu'une sorcière entre et pose sa main sur son épaule : 

     -Gare à toi, chevalier, tu es ensorcelé. 

   Et c'est là que le conte s'arrête subitement. 


 En général, les bardes choisissaient d'imaginer que le chevalier parvenait à déjouer le maléfice, qui portait même un nom dans la langue des Enfers : Megvül. Un barde versé dans les arcanes infernales avait-il ajouté cela, ou bien n'était-ce qu'une invention? Quelques-uns imaginaient plutôt que le chevalier comprenait alors qu'il était désormais libre et éternel... car la Mort et le Temps eux-mêmes l'avaient oublié. 

    Seul le fou du village se souvenait encore de lui. Choisissait-il de vivre lire, son destin redevenu une page blanche? Ou au contraire de reconquérir sa gloire perdue? Mevgül signifiant dans la langue des Grands Anciens tout simplement : "ils t'ont oublié", ce maléfice serait sans doute une bénédiction pour un criminel. Mais quelle terrible solitude sera celle de ceux qui choisiront de n'exister plus, même pour celle qui leur donna le jour? 

    -Continue, murmura le Roi, les larmes aux yeux. Flynn est Druide : renoncer à la mémoire du monde, c'est renoncer aux Tuatha dé Danaan. Le voudra-t-il? 

    Un nouveau silence gêné accompagna cette sortie, car le Roi n'avait aucun frère. Répondant aux regards inquiets des convives, son épouse eut un geste vague, pour expliquer qu'elle non plus ne comprenait pas d'où venait cette lubie du Roi, pourtant connu pour être un caractère solide et bien trempé. 

    -Pourquoi avoir ignoré l'avertissement de l'Ancien? sanglotait Konan. Lorsque les Enfers te parlent... 

    Puis il s'interrompit à nouveau, croisa le regard effaré de son épouse et se méprit sur sa signification : 

    -Je m'égare, tu as raison : un Druide ne saurait obéir aux injonctions des forces du mal. 

    Alors seulement il se rappela qu'il n'avait aucun frère qui fût Druide, encore moins du nom de Flynn. 

    Non loin de là, dans le petit village de Bod recouvert d'un épais manteau de neige, la fermé de l'alchimiste où le maléfice avait eu lieu avait tout simplement cessé d'être et seules les hirondelles seraient sans doute étonnées de ne point retrouver ses hautes charpentes, pour y nicher au prochain printemps. 

    Même le Vespiaire, cette immonde créature infernale évoquant une sorte d'hybride entre une reine insecte et un être humain, engendrant ces répugnantes larves de guêpes géantes, s'était évanoui, comme si n'avait jamais élu domicile dans la cave de cet alchimiste vendu aux Enfers. 

    Mevgül avait emporté sa propre cause et seule l'absence témoignait de son existence, de même qu'il avait rendu à l'irmensul sculpté patiemment par Hedwig Grimsdottir une écorce indemne. 

    Mais sous le sol de l'orphelinat du Ker-Plac'h, dans une caverne découpée par l'eau rendu acide par les myriades d'aiguilles des majestueux géants résineux qui l'entouraient, dans la gueule pétrifiée d'un Mor-Don, la pierre par laquelle Levruz avait invoqué le rite de l'Adenkorfagur avait disparu. 

    La sorcière hébergeant dans le Ker-Plac'h les réincarnations des âmes qui avaient soumis leur destinée au périlleux jeu des regrets l'ignorait encore, mais le vieil homme borgne riait à nouveau... peut-être parce qu'on le prenait pour Odin?


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