dimanche 1 avril 2012

En finir avec la tribu

(un autre texte non-littéraire, je pense cela deviendra une habitude pour le premier message du mois)


Le groupe est naturel à l'être humain. Dans le contexte d'un groupe formé pour répondre à une menace extérieure ou pour permettre l'accomplissement d'un ouvrage précis, il est naturel que se constitue une éthique de groupe. Une éthique de groupe définit des attitudes à ne pas adopter, éventuellement une hiérarchie reposant par exemple (on peut toujours rêver) sur la compétence et l'expérience, car l'efficacité du groupe en dépend.


Le besoin d'une éthique de groupe est donc aussi naturel que celui du groupe. L'individu doit s'y conformer pour faire partie du groupe. Ce désir est naturel, mais doit être circonscrit à une éthique objective. Dans le cadre d'une randonnée en montagne, il est nécessaire que l'éthique de groupe permette d'assurer la sécurité de chaque membre du groupe. Il y a alors une éthique objective qui peut se dégager de ce groupe. Toute société de manière générale ne peut exister sans une éthique minimale. L'éthique de groupe la plus minimaliste est celle qui sera ontologiquement associée à la vie en société : la morale.


Dans le cas d'un groupe formé pour accomplir une tâche précise, l'éthique de groupe sera alors modifiée et en général enrichie de règles supplémentaires. L'armée est une illustration de ce fonctionnement, notamment à travers le fait que les lois militaires changent selon que l'armée est en situation de combat ou non. Plus le groupe est affecté à une tâche précise et complexe, plus l'éthique de groupe s'enrichira à partir de l'éthique minimale de la société, qui sera l'équivalent moral d'un plus grand commun diviseur de toutes les autres éthiques existantes.


Mais où se situent les bornes de ce plus grand commun diviseur, soit de ce consensus social minimal? Certaines sont objectives et évidentes. Éviter de poignarder son collègue sous l'impulsion de la colère (en dépit des tentations contraires) semble nécessaire à moins de vouloir vivre dans un coupe-gorge. D'autres sont subjectives et parfois même très ésotériques : les vêtements, la coiffure, l'alimentation, l'orientation sexuelle, l'aspect physique, le mode de vie, l'accent, les goûts en matière de décoration...


Des normes sociales étrangement rigides s'imposent bien au-delà de ce qui relève du consensus objectivement nécessaire à la survie de la société. Dans nos sociétés européennes considérées comme de mœurs libérales, nombre de ces normes sociales ne sont pas imposées par la loi, mais par une pression sociale qui s'exprime à travers les individus et les médias. Elles n'en sont cependant pas moins efficaces. Aucune loi ne serait par exemple jamais parvenue à imposer l'uniformité d'apparence et d'habillement que le simple jeu commercial de la société de consommation a engendré sous l'appellation de mode. Si l'école publique jacobine n'a jamais réussi à éradiquer les patois régionaux, la télévision en revanche y est parvenue au-delà de toutes les espérances. Les normes sociales implicites reposant sur la définition d'un statut social considéré comme enviable et d'un sentiment d'appartenance sont finalement les plus puissantes.


On a beaucoup dit que dans notre société désertique et indifférente, le désir d'appartenir à une communauté d'individus était d'autant plus fort, alimenté par la solitude et l'anonymat générés par l'abandon du mode de vie rural. Le désir d'intégrer cette communauté à la société dans son ensemble en arguant du "droit à la différence" se traduit alors par une revendication des plus surprenantes : que la norme sociale intègre cette communauté comme faisant partie de la diversité autorisée. Au lieu de faire reculer la norme sociale en lui imposant d'avoir des bornes moins strictes, on l'enrichit d'un modèle comportemental supplémentaire.


La revendication du "droit à la différence" se réduit alors à une recherche d'appartenance. Une revendication axée sur qu'on a appelé le "droit à l'indifférence" - c'est-à-dire le droit à être hors des normes sociales injustifiées - serait sans doute plus ardue à mener mais plus efficace à long terme puisqu'elle conduirait à une remise en question du rôle de la norme sociale et de ses limites, simplifiant de ce fait le travail pour les prochaines communautés marginales qui plaideront pour leur acceptation. Là encore apparaît toute la force de la norme sociale puisque parmi ceux-là même qui souffrent de ses abus nombre d'entre eux ne souhaitent pas la remettre en cause dans son fonctionnement.


Il s'agit là d'un réflexe préhistorique. Jadis la cohésion de la tribu était la seule chance de survie de l'individu face à l'ours qui a élu domicile dans la même caverne. Les méthodes utilisées dans les armées, les équipes sportives et plus récemment les entreprises pour créer une cohésion de groupe face à une tâche précise reposent précisément sur le fait de tisser des liens entre les membres de ce groupe à travers des activités tout-à-fait différentes de la tâche que doit accomplir le groupe. Les sorties ou voyages d'entreprise ou encore les activités culturelles sont une illustration parfaite de cette approche. Une équipe sportive qui aura partagé repas et couchage sera indubitablement plus soudée. Le rôle de l'uniforme dans le contexte sportif ou militaire permet également de créer une cohésion ne serait-ce que visuelle, au-delà de son intérêt purement tactique.


Ainsi la cohésion d'un groupe repose sur des liens personnels et des symboles d'appartenance. La nature exacte de ces liens et de ces symboles est secondaire, leur existence ne l'est en revanche pas du tout. Chez nous qui sommes à peine sortis de la préhistoire, l'appartenance à une tribu est un impératif vital, et la création de symboles d'appartenance à travers des règles arbitraires permet de tisser des liens qui, s'ils sont en pratique artificiels, nous rassurent : nous ne sommes pas isolés, nous ne sommes pas seuls dans la jungle des villes. Nous pourrions nous satisfaire de la société humaine dans son ensemble et de son éthique minimale : la morale. Mais la société est un groupe bien trop délétère et impalpable pour satisfaire notre instinct préhistorique. L'obéissance à un éthique de groupe d'autant plus puissante qu'elle est imprécise et informelle crée un substitut d'appartenance tribale, par un ensemble de totems et de tabous non moins irrationnels et capricieux que ceux des civilisations tribales. C'est la racine du conformisme.


Le conformisme n'est donc finalement que la déviance de la nécessité d'un consensus social minimal. Il représente l'instinct grégaire de l'être humain, mais coupé de toute raison objective. Jadis, notre survie a certainement reposé sur des instincts de ce genre. Dans le contexte de notre société moderne, ces instincts grégaires doivent être ramenés à leur juste valeur et être soumis à une réflexion cherchant à déterminer leur intérêt objectif. Il faut en finir avec cette mentalité archaïque qui nous pousse à créer des normes sociales inutiles. Il faut en finir avec le désir d'une harmonie céleste qu'expriment les plus anciennes religions telles que la religion égyptienne ou le védisme et qu'on retrouve à tous les niveaux de notre culture décidément bien peu moderne.

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